« Le véritable muséum de Rome, celui dont je parle, se compose, il est vrai, de statues, de colosses, de temples, d’obélisques, de colonnes triomphales, de thermes, de cirques, d’amphithéâtres, d’arcs de triomphe, de tombeaux, de stucs, de fresques, de bas-reliefs, d’inscriptions, de fragments d’ornements, de matériaux de construction, de meubles, d’ustensils, etc. mais il ne se compose pas moins des lieux, des sites, des montagnes, des carrières, des routes antiques, des positions respectives des villes ruinées, des rapports géographiques, des relations de toutes objets entre eux, des souvenirs, des traditions locales, des usages encore existants, des parallèles et des rapprochements qui ne peuvent se faire que dans le pays même » écrit Antoine Chrisostome Quatremère de Quincy en 1796.

Avec Véhicule (2008-09), Beat Lippert questionne par l’absurde la signification d’un objet ou d’une image par une stratégie très simple et efficace : son arrachement à son contexte, son déplacement et son repositionnement. Si l’objet qu’il choisit pour véhiculer son idée fait référence à l’Antiquité et au néo-classicisme, il ne s’agit pas d’une effigie célèbre tel que le George Washington (une copie en bronze réalisée en 1916 d’après l’original en marbre d’Antoine Houdon, 1785-91) avec lequel Michael Asher travaillera au Art Institute de Chicago en 1979 et en 2005. Au contraire, l’objet de Lippert est des plus anonymes : une colonne de petite taille à cannelures flanquée d’un chapiteau corinthien. Lippert s’est emparé de ce motif comme s’il s’agissait des feuilles d’Acanthe d’Aloïs Riegl (Stilfragen, Grundlegungen zu einer Geschichte der Ornamentik, 1893) : la colonne à cannelures au chapiteau corinthien se voit partout et depuis longtemps, et perdure de manière étonnante voir fascinante. Même le George Washington de Houdon pourrait s’y appuyer car elle fait désormais partie de l’imagerie américaine, après avoir été le signe de la Grèce et de Rome. La colonne à cannelures au chapiteau (qui connaît ses variantes dorique et ionique), c’est un peu comme la pizza : la recette reste la même alors que l’on peut la cuisiner à toutes les sauces et à toutes les tailles.
La colonne c’est aussi par essence un module vertical porteur qui participe d’un complexe architectural. Celle qui retiendra l’attention de Lippert est paradoxalement isolée au milieu d’un grand vide parsemé de ruines : le forum romain, l’un des sites archéologiques les plus touristiques du monde. Lippert remarque ce cylindre de pierre dénoué de toute utilité – si ce n’est celle de véhiculer ce qu’elle a été – alors qu’il vient de participer à l’édition 2007 du festival Rifrazioni à Nettuno, une petite ville balnéaire à une heure de train de la capitale italienne. Ce festival est marqué par la performance du dramaturge Domenico Polidoro : une lecture pendant 36 heures et sans interruption (du samedi 31 août minuit au dimanche 2 septembre midi, Ex Divina Provvidenza, Ibis ONLUS) de « Feu la cendre » de Jacques Derrida (1987). « La cendre, ce vieux mot gris, ce thème poussiéreux de l’humanité. » Polidoro est installé dans une petite pièce sombre d’un sous-sol qui pourrait être le décor d’un film de Tarkovsky. Que faire de la cendre de la cendre ? Si Polidoro dédie sa performance à sa femme récemment disparue, le texte de Jacques Derrida dont l’interprétation est très ardue semble évoquer aussi la cendre des fours crématoires nazis. Quant à Lippert, il met l’acte de Polidoro en parallèle avec le film Les statues meurent aussi (1953) de Chris Marker et d’Alain Resnais : « Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l'histoire, quand les statues sont mortes, elles entrent dans l'art. Cette botanique de la mort, c'est ce que nous appelons la Culture. »
De retour à Genève et dans son atelier, Lippert fabrique en vue du festival Eternal Tour 2008 qui a lieu à Rome (3-13 juillet) sa colonne à cannelures au chapiteau corinthien. L’objet en résine polyester évidé est rapidement renversé pour être mis à l’horizontal, sanglé sur le toit de la Subaru de l’association Forde (art contemporain, Usine) pour traverser les Alpes. La colonne est présentée dans le jardin de l’Institut suisse de Rome, parfait élément de décoration en accord avec le goût antiquisant, passéiste et éclectique de la Villa Maraini. Elle y est exposée accompagnée de sa prothèse. Cet élément en métal léger lui garantit son déplacement quelques jours plus tard jusqu’à Nettuno pour l’édition 2008 du festival Rifrazioni grâce à la force musculaire de Lippert qui la traîne derrière lui à vélo pour une traversée de la périphérie romaine jusqu’à la mer. Si l’artiste contemple l’horizon méditerranéen en la laissant derrière lui, la colonne est tout de même ramenée trois mois plus tard vers le nord en vue de l’exposition à la Salle Crosnier au Palais de l’Athénée. Un édifice qui semble être l’écrin idéal pour ce véhicule dont l’hégémonie qu’il affirme semble difficile à réduire en cendres.

Donatella Bernardi



“The true museum of Rome, the one of which I speak, consists, it is true, of statues, colossi, temples, obelisks, triumphal columns, baths, circuses, amphitheatres, arches of triumph, tombs, stucco decoration, frescoes, bas-reliefs, inscriptions, fragments of ornaments, building materials, furniture, utensils, etc.; but it is no less composed of places, sites, mountains, quarries, ancient roads, the respective positions of ruined towns, geographical relationships, the mutual relations of all objects, memories, local traditions, still prevailing uses, parallels and comparisons that can only be drawn in the country itself.” thus wrote Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy in 1796.

In Vehicle (Véhicule, 2008-09), Beat Lippert questions through the absurd the significance of an object or an image in a very simple and effective way : wrenching it from its context, displacing it and repositioning it. If the object he has chosen to convey his idea makes reference to antiquity and to neoclassicism, it is not a famous effigy such as the George Washington (a bronze copy made in 1916 after the original marble by Jean-Antoine Houdon, 1785-91) with which Michael Asher worked at the Art Institute of Chicago in 1979 and in 2005. On the contrary, Lippert’s object is singularly anonymous : a small fluted column with Corinthian capital. Lippert has appropriated this motif as if it were the acanthus leaves of Aloïs Riegl (Stilfragen, Grundlegungen zu einer Geschichte der Ornamentik, 1893) : the fluted column with Corinthian capital has been omnipresent for a long time, perpetuated in an astonishing and even fascinating way. Even Houdon’s George Washington could lean on it now that it is so much a part of American imagery, after having been the emblem of Greece and of Rome. The fluted column with Corinthian capital (with its Doric and Ionic variants) is a bit like pizza: the basic recipe remains the same but it can be prepared with different sauces and in different sizes.
The column is also essentially a vertical, load-bearing component which forms part of an architectural complex. The one which caught Lippert’s attention is paradoxically isolated in the middle of a large empty space scattered with ruins : the Roman Forum, one of the most visited archeological sites in the world. Lippert noticed this stone cylinder completely devoid of use – if not that of conveying what it once had been – when he went to participate in the 2007 edition of the Rifrazioni festival in Nettuno, a small seaside town an hour’s train ride from the Italian capital. The performance by the playwright, Domenico Polidoro, left its mark on this festival: a 36-hour long, uninterrupted reading (from Saturday, 31 August at midnight to Sunday, 2 September at midday, Ex Divina Provvidenza, Ibis Onlus) of Cinders (Feu la Cendre, 1987) by Jacques Derrida. “Cinder, this old, gray word, this dusty theme of humanity.” Polidoro was installed in a small, dark basement
room which could have been the setting for a Tarkovsky film. What is to be done with the cinder of the cinder itself? If Polidoro dedicated his performance to his recently departed wife, Jacques Derrida’s text, whose interpretation is very difficult, seems also to evoke the cinders of the Nazi crematoriums. As for Lippert, he draws a parallel between the performance of Polidoro and the film Statues Also Die (1953) by Chris Marker and Alain Resnais: “When people die, they enter into history; when statues die, they enter the realm of art. This botany of death is that which we call Culture.”
Back in Geneva in his atelier close to the Saint-Georges cemetery and in preparation for the 2008 Eternal Tour festival which was to take place in Rome (3-13 July), Lippert constructed his fluted column with Corinthian capital. This object of hollowed out polyester resin was soon turned horizontally, attached to the roof of the Subaru of the Forde association (contemporary art, Usine) in order to cross the Alps. The column was displayed in the garden of the Swiss Institute in Rome for a few days, a perfect decorative element in accord with the eclectic taste for antiquity, for the past, of the Villa Maraini. It was exhibited in conjunction with its prosthesis. This light metal component permitted its removal a few days later to Nettuno for the 2008 edition of the Rifrazioni festival, with the aid of Lippert’s muscular strength, towed behind his bicycle through the outskirts of Rome to the sea. If the artist contemplates the Mediterranean horizon with it behind him, the column still returned northwards a few months later for the exhibition in the Salle Crosnier of the Palais de l’Athénée. This edifice seems to be the ideal showcase for this vehicle; the hegemony that it affirms appearing difficult to reduce to cinders.



Translation Deborah Fiette

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